1 Généralités
1.1 Les rythmes biologiques
Les structures responsables de l'alternance veille
/ sommeil sont situées au niveau des noyaux suprachiasmatiques antérieurs
de l'hypothalamus et de l'épiphyse.
Différents cycles biologiques régissent le rythme veille / sommeil.
Le plus important semble être celui de la sécrétion du cortisol.
Viennent ensuite, la variation de la température centrale, la sécrétion
de prolactine, la sécrétion d'hormone de croissance etc. ...
Les rythmes biologiques ont une périodicité variable. Voici quelques
appellations de ces rythmes en fonction de la valeur de leur période
: Rythme ultradien (< 20h) ; circadien (de 24 à 28h) ; infradien (>
28h) ; circaseptidien (7 jours) ; circatriginidien (30 jours).
Spontanément, l'alternance veille / sommeil lors des expériences
d'isolement dans des grottes se fait sur une période de 27 heures. Ces
modifications sont en rapport avec la privation des repères sociaux et
chronologiques ( absence de montre ou pendule), stabilité de la température
et de la luminosité.
1.2 Les rythmes sociaux ou
familiaux
L'épiphyse ou horloge interne de notre organisme
est sensible à des facteurs extérieurs ou synchroniseurs externes.
Le plus important de ces synchroniseurs est l'alternance du jour et de la nuit.
Viennent ensuite les impératifs familiaux (heures de l'allaitement) et
professionnels.
1.3 Les rythmes professionnels
Différents horaires de travail sont pratiqués
dans nos sociétés. Le plus fréquemment et fort heureusement,
le travail est effectué pendant la journée. Ce sont les classiques
horaires normaux.
1.3.1 Les horaires normaux
Ils comprennent légalement 39 h de travail hebdomadaire.
Des dérogations sont définies pour certaines professions ou branches
professionnelles dans le Code du Travail (Hôtellerie, transports etc.
... )
La durée du travail ne peut dépasser 50 h par semaine ou 46 h
plus de 12 semaines consécutives. La durée journalière
ne peut dépasser 10 heures sauf quelques dérogations. Le rythme
de travail le plus représenté est donc de 8 heures par jours,
cinq jours par semaine (ou 6 h 40 pendant 6 jours ou 4x10 h suivies de 3 jours
de repos).
Des heures supplémentaires peuvent être effectuées. Leur
durée est très rigoureusement définie.
Généralement, la pause de travail est médiane (midi) et
fixe dans ses horaires, elle ne devrait jamais être inférieure
à 40 minutes.
1.3.2 Le travail posté
C'est l'ensemble des travaux effectués par des
équipes successives pour répondre à des exigences de production,
de coût ou de sécurité particulières.
Les 24 heures de la journée sont divisées en trois tranches de
8 heures. On distingue alors :
- Travail posté en deux équipes
(2x8), discontinu..
Deux équipes alternent en poste du matin et en poste d'après-midi,
généralement de 6h à 22h. L'établissement reste
fermé la nuit et la fin de semaine.
- Travail posté en trois équipes
(3x8), semi-continu..
Trois équipes alternent les postes de matin, d'après-midi et
de nuit, mais l'établissement reste fermé la fin de semaine.
- Travail posté en trois équipes
ou plus (4x8, 5x8·) continu..
Trois équipes alternent les postes de travail pendant qu'une quatrième
(voire une cinquième) équipe se repose. Ceci permet un fonctionnement
de l'établissement 24 h sur 24, de façon ininterrompue.
On distingue les équipes fixes qui font toujours
les mêmes horaires et les équipes alternantes où chaque
salarié fait à tour de rôle plusieurs horaires. Ainsi le
travail de nuit, défini comme "toute activité qui s'étend
entre 22 et 5 heures", peut s'inscrire dans des horaires fixes ou des horaires
alternants. Le cycle de rotation définit la période entre deux
affectations d'une même équipe à un poste identique. La
rotation peut se faire suivant un rythme court (2-3 jours de suite à
un même poste) ou suivant un rythme long (une semaine ou plus à
un même poste). Dans ce dernier cas, le travailleur tente de s'adapter
au travail de nuit durant une semaine pendant laquelle il est en déphasage
avec la société puis il retrouve les synchroniseurs sociaux qu'il
doit à nouveau ignorer lors de la rotation suivante, ce qui majore sa
pathologie. Si la succession des postes se fait selon l'écoulement normal
du temps (matin, après-midi, nuit), il s'agit de travail par équipes
"normal", si la succession a lieu dans l'ordre inverse, il s'agit de travail
par équipe "inversé".
Dans la plupart des pays, les femmes peuvent légalement travailler de
nuit dans certaines branches du secteur des services : hôpitaux et établissements
de santé, hôtels, restaurants, bars et lieux de divertissements.
1.3.3 Horaires ni normaux ni postés
Ce sont des horaires différents d'un jour à l'autre mais fixés
par l'entreprise : horaires modifiables d'un jour à l'autre dans un
système du type "horaires à la carte", horaires variables d'un
jour à l'autre déterminés par le salarié lui-même.
En 1991, près de 2 % des salariés travaillaient 41 dimanches
ou plus dans l'année, 9 % travaillaient en équipes alternantes,
2,5 millions hommes et femmes travaillaient la nuit.
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2 Conséquences physiologiques
du travail posté
L'heure de début du travail peut avoir des retentissements
sur les conditions de vie des salariés en fonction :
- de la durée du trajet domicile-travail,
- du temps d'attente entre l'arrivée
sur les lieux de travail et le début effectif de celui-ci (horaire
de transport en commun, déplacement dans l'entreprise, changement
de tenue, "marge de sécurité" pour être sûr de
ne pas être en retard),
- du caractère plus ou moins strict des
contrôles sur les horaires.
Le travail posté perturbe les rythmes biologiques,
en particulier le sommeil et l'alimentation.
2.1 Troubles du sommeil et
troubles de la vigilance
La durée standard du sommeil est d'environ 7
heures par 24 heures. Le sommeil de meilleure qualité est obtenu pendant
la nuit. La somnolence est maximale lors du minimum thermique, aux environs
de 4 heures du matin, ainsi qu'aux environs de minuit. La meilleure période
pour le travail se situe en début d'après-midi.
La qualité intrinsèque du sommeil est donc variable en fonction
des heures de sommeil. Chez les travailleurs postés, on observe une réduction
de la durée totale du sommeil entraînant une diminution plus sensible
du sommeil paradoxal du matin qui joue un rôle important dans le repos.
Ce déficit est cumulatif, ce qui conduit à recommander une nuit
normale après 2-3 jours de travail de nuit. Le poste le plus mal supporté
subjectivement est celui du matin. Il est donc recommandé d'organiser
une rotation courte (ensemble des trois postes sur six jours par exemple) et
un repos compensateur intercalaire d'une durée suffisante.
Les troubles les plus souvent allégués sont des difficultés
d'endormissement et des réveils précoces. La prise d'hypnotiques
est un signe précoce de désadaptation ainsi que la survenue de
rêves à prédominance professionnelle.
Lors du travail de nuit, il existe une baisse de la vigilance entre 2 et 4 heures
du matin qui met en cause la sécurité du travailleur et des installations.
2.2 La fatigue
Elle provient du manque de récupération
et de la difficulté de compenser les perturbations liées aux conditions
de travail, mais aussi aux conditions extérieures au travail dans lesquelles
interviennent la qualité et l'insonorisation du logement, la durée
et le mode de transport, les activités extra-professionnelles, les facilités
et les habitudes alimentaires.
En prenant comme repère le milieu de la période de travail, on
constate que :
- lors du poste de l'après-midi toutes
les performances sont à leur maximum, il y a coïncidence entre
les acrophases des valeurs considérées (activité physique,
force musculaire, humeur·) et le milieu du temps de travail ;
- le matin, au contraire, les performances maximales
se situent en seconde partie du temps de travail, ainsi l'ouvrier travaille
alors qu'il n'est pas encore "en forme" ;
- pour le poste de nuit, c'est l'inverse, le
maximum des performances se situe avant le milieu du temps de travail, ainsi
l'ouvrier travaille alors qu'il n'est plus "en forme" pendant la seconde
partie de son poste.
Ce travail à contretemps explique la fatigue,
laquelle provoque une usure prématurée de l'organisme.
2.3 Troubles de l'alimentation
Les troubles de l'alimentation seraient liés
au décalage des horaires des repas et les erreurs diététiques
: augmentation de la ration glucidique, grignotage, casse-croûte froid
et riche en lipide avec apparition très fréquente de troubles
digestifs : dyspepsie, ulcère gastrique, lourdeur digestive, troubles
intestinaux, constipation.
Par ailleurs on observe une prise de poids dès que les employés
commencent à travailler en équipes alternantes. Ceci est très
net pour le travail de nuit qui entraîne la prise d'un repas nocturne
supplémentaire au moment de la désactivation digestive, tout en
maintenant les deux repas principaux de la journée.
Une étude faite en 1965 avait montré une corrélation entre
la fréquence élevée des accidents du travail mortels entre
9 et 10 heures et entre 14 et 16 heures et les habitudes alimentaires des français
(oubli du petit déjeuner, somnolence post prandiale après repas
trop copieux·).
2.4 Troubles psychosomatiques
Certaines études ont montré un taux accru
de spasmophiles chez les travailleurs postés.
Tout travail posté nécessite une adaptation et un ajustement des
fonctions organiques à un horaire différent. Cette adaptation
n'est que partielle et variable d'un individu à l'autre et elle diminue
avec l'âge.
2.5 Troubles de la vie privée
et de la vie sociale
Des perturbations psychoaffectives sont obligatoirement associées
aux modifications des rythmes biologiques. De manière générale,
le sentiment d'exclusion de la communauté, la non-participation à
la vie sociale, aux responsabilités collectives sont mis en relief.
Ainsi voit-on se développer chez les travailleurs postés des
activités extraprofessionnelles individuelles (pêche, lecture·).
Les changements d'horaires compromettent souvent la vie conjugale et l'éducation
des enfants, ceci d'autant plus que la femme travaille aussi en équipe.
Interviennent également la satisfaction professionnelle et l'opinion
du conjoint. Les difficultés familiales peuvent être à
elles seules un motif d'inaptitude.
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3 Le rôle du médecin
du travail
3.1 Aménagement des
conditions de travail
3.1.1 Aménagement des horaires et des roulements
Faire en sorte que le poste du matin commence à
6 voire 7 heures plutôt qu'à 4 ou 5 heures.
Les roulements doivent être courts de 2-3 jours. Les postes de nuit de
2-3 jours consécutifs doivent être suivis de 2 jours de repos.
3.1.2 Aménagement pour la sécurité
collective
Pas de nuit ininterrompue de travail. Cela amènerait
à réserver aux travailleurs de nuit des plages de repos et donc
à organiser des demi-équipes avec un signal sonore permettant
de réveiller les dormeurs instantanément en cas d'urgence.
3.1.3 Aménagement ergonomique
La nuit les tâches physiques sont mieux supportées
que les tâches intellectuelles.
3.1.4 Lutte contre la fatigue
Diminuer autant que faire se peut le travail de nuit
en le supprimant chaque fois que c'est possible, en augmentant les équipes·Favoriser
les repos supplémentaires : réduction du temps de travail de nuit,
congés ininterrompus de 6 semaines·
3.1.5 Régularité des repas
La possibilité de se restaurer sur place avec
des repas chauds aux heures habituelles est très importante, notamment
pour le petit-déjeuner.
3.1.6 Penser au reclassement des travailleurs
désadaptés
La préparation de ce reclassement doit se faire
longtemps à l'avance sachant que cette désadaptation apparaît
souvent autour de 45 ans. Utiliser la polyvalence des travailleurs permettant
d'alterner des périodes d'horaires de travail posté (fabrication)
et des périodes d'horaires normaux (maintenance).
3.2 Aménagement tenant
aux conditions sociales
Essayer d'habiter près du lieu de travail, dans
un logement calme. Mais reste le problème des loisirs, notamment des
programmes télévisés que le travailleur ne partage pas
avec son entourage familial.
3.3 Surveillance médicale
Surveillance médicale spéciale selon le décret du 11
juillet 77. Visite à l'embauche, à 2 mois, à 6 mois,
à 1 an puis tous les ans.
À l'embauche, doivent être déclarés inaptes les
sujets porteurs d'affections organiques chroniques susceptibles de poussées
évolutives, altérant les capacités de résistance
et d'adaptation (comme les troubles du sommeil sévères, troubles
psychiatriques, névroses décompensées, les troubles endocriniens,
les traitements continus par psychotropes·). Il faut rechercher toute prise
médicamenteuse, s'enquérir sur la qualité du sommeil,
des conditions de logement, de transport, la situation de famille, le temps
consacré aux loisirs·
Le médecin du travail a aussi un rôle d'information aussi large
que possible en insistant bien sur les règles hygiéno-diététiques
(repos suffisamment long, au calme, sieste si besoin, modération des
activités extérieures, hygiène alimentaire·).
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4 Le cas particulier du "jet
lag"
Il s'agit d'un ensemble de perturbations liées
aux voyages transcontinentaux à grande vitesse. (problème particulier
des équipages de l'aviation civile et des voyages transcontinentaux professionnels).
4.1 Les personnels exposés
1 700 000 français travaillent à l'étranger,
dont 350 000 en Amérique du nord, 137 000 en Afrique et 102 000 en Océanie.
Ces emplois justifient des voyages en avion sur de longues distances, avec pour
conséquence, le passage de plusieurs fuseaux horaires et la gestion du
décalage horaire.
Parmi les personnes les plus exposées, on trouve les hommes et femmes
d'affaires, les cadres commerciaux ainsi que les personnels navigants aériens
effectuant des voyages trans-méridiens à grande vitesse. Si des
moyens de transport tels que le train ou le bateau permettaient une adaptation
progressive au changement d'horaire, il n'en est pas de même pour les
déplacements aériens modernes.
4.2 Les troubles les plus
fréquemment observés
La symptomatologie apparaît pour des voyages
dépassant 4 à 5 fuseaux horaires pour une durée de 4 à
5 jours.
Les voyages vers l'est sont plus pénalisants car ils raccourcissent la
durée de la journée du voyageur. On sait que le sujet privé
de repaires temporels a tendance à allonger la durée de ses cycles
veille / sommeil. Ceci semble donc rendre plus physiologiques et moins difficiles
à supporter les voyages vers l'ouest. On décrit :
- Des troubles du sommeil à type de difficultés
d'endormissement, d'insomnies nocturnes, de réveils précoces
ou de somnolence diurne.
- Des troubles digestifs à type de diarrhée
/ constipation majorés par le changement de régime alimentaire.
- Des dégradations des performances,
des erreurs de jugement, des illusions sensorielles et des modifications
du caractère sont également remarquées.
- A ces troubles viennent s'ajouter la fatigue
liée au voyage ( vibrations, station assise prolongée avec
risque de phlébite, ambiance sonore, privation de sommeil, confinement
lors des escales techniques) que l'on observe également dans les
voyages nord-sud.
Il existe bien évidemment des facteurs de variation
d'un individu à l'autre :
- Sujet matinal ou vespéral (vol vers
l'ouest plus facile pour ces derniers),
- Sensibilité personnelle à la
privation de sommeil,
- Sujet gros ou petit dormeur,
- Âge du sujet.
4.3 Propositions
Il est possible de remédier ou tout du moins
d'atténuer les effets du décalage horaire.
On propose de faire un programme de régime alimentaire alterné
riche, puis pauvre en calories. Les petits déjeuners et déjeuners
doivent être enrichis en protéines qui augmentent la vigilance
tandis que le souper doit être riche en hydrates de carbone qui facilitent
le sommeil.
On peut proposer des synchronisations temporelles dans les périodes
précédant le vol. Cela consiste à se décaler dans
le temps pour se rapprocher des horaires du pays d'arrivée. Une variation
des horaires d'une heure par jour et par fuseau à traverser semble
possible. On imagine cependant la mauvaise qualité de vie imposée
pendant la période d'adaptation avant le départ.
La pratique de petits sommes dans le pays d'arrivée permet de compenser
plus rapidement la dette de sommeil liée au voyage.
On peut également proposer un mode de vie visant à se mettre
en accord complet et immédiat au mode de vie local ; On renforce ainsi
l'action des synchroniseurs sociaux.
Des hypnotiques à courte durée d'action non benzodiazépiniques
peuvent faciliter les endormissements précoces lors de voyages vers
l'est. Les amphétamines ne doivent pas être utilisées
pour maintenir l'éveil lors des voyages vers l'ouest en raison de leurs
effets secondaires. On leur préfèrera la caféine à
une dose inférieure à 600 mgr/24h soit 8 tasses par jour environ
pour éviter les palpitations que cette drogue peut engendrer. Des formes
de caféine à libération prolongée seront bientôt
disponibles. La mélatonine semble être une drogue d'avenir dans
cette indication. Le modafinil (modiodal ® utilisé dans le traitement
des narcolepsies) est une substance éveillante pouvant être utilisée
lors de voyages vers l'ouest.
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