Répercussions des rythmes de travail
sur la santé

Institut Universitaire de Médecine du Travail de Rennes
2, avenue du Pr. Léon Bernard, CS 34317, 35043 Rennes Cedex

mis à jour le 5 juillet 1999

1 Généralités
1.1 Les rythmes biologiques
1.2 Les rythmes sociaux ou familiaux
1.3 Les rythmes professionnels
2 Conséquences physiologiques du travail posté
2.1 Troubles du sommeil et troubles de la vigilance
2.2 La fatigue
2.3 Troubles de l'alimentation
2.4 Troubles psychosomatiques
2.5 Troubles de la vie privée et de la vie sociale

3 Le rôle du médecin du travail
3.1 Aménagement des conditions de travail
3.2 Aménagement tenant aux conditions sociales
3.3 Surveillance médicale
4 Le cas particulier du "jet lag"
4.1 Personnels exposés
4.2 Troubles les plus fréquemment observés
4.3 Propositions



1 Généralités

1.1 Les rythmes biologiques

Les structures responsables de l'alternance veille / sommeil sont situées au niveau des noyaux suprachiasmatiques antérieurs de l'hypothalamus et de l'épiphyse.
Différents cycles biologiques régissent le rythme veille / sommeil. Le plus important semble être celui de la sécrétion du cortisol. Viennent ensuite, la variation de la température centrale, la sécrétion de prolactine, la sécrétion d'hormone de croissance etc. ...
Les rythmes biologiques ont une périodicité variable. Voici quelques appellations de ces rythmes en fonction de la valeur de leur période : Rythme ultradien (< 20h) ; circadien (de 24 à 28h) ; infradien (> 28h) ; circaseptidien (7 jours) ; circatriginidien (30 jours).
Spontanément, l'alternance veille / sommeil lors des expériences d'isolement dans des grottes se fait sur une période de 27 heures. Ces modifications sont en rapport avec la privation des repères sociaux et chronologiques ( absence de montre ou pendule), stabilité de la température et de la luminosité.

1.2 Les rythmes sociaux ou familiaux

L'épiphyse ou horloge interne de notre organisme est sensible à des facteurs extérieurs ou synchroniseurs externes. Le plus important de ces synchroniseurs est l'alternance du jour et de la nuit. Viennent ensuite les impératifs familiaux (heures de l'allaitement) et professionnels.

1.3 Les rythmes professionnels

Différents horaires de travail sont pratiqués dans nos sociétés. Le plus fréquemment et fort heureusement, le travail est effectué pendant la journée. Ce sont les classiques horaires normaux.

1.3.1 Les horaires normaux

Ils comprennent légalement 39 h de travail hebdomadaire. Des dérogations sont définies pour certaines professions ou branches professionnelles dans le Code du Travail (Hôtellerie, transports etc. ... )
La durée du travail ne peut dépasser 50 h par semaine ou 46 h plus de 12 semaines consécutives. La durée journalière ne peut dépasser 10 heures sauf quelques dérogations. Le rythme de travail le plus représenté est donc de 8 heures par jours, cinq jours par semaine (ou 6 h 40 pendant 6 jours ou 4x10 h suivies de 3 jours de repos).
Des heures supplémentaires peuvent être effectuées. Leur durée est très rigoureusement définie.
Généralement, la pause de travail est médiane (midi) et fixe dans ses horaires, elle ne devrait jamais être inférieure à 40 minutes.

1.3.2 Le travail posté

C'est l'ensemble des travaux effectués par des équipes successives pour répondre à des exigences de production, de coût ou de sécurité particulières.
Les 24 heures de la journée sont divisées en trois tranches de 8 heures. On distingue alors : On distingue les équipes fixes qui font toujours les mêmes horaires et les équipes alternantes où chaque salarié fait à tour de rôle plusieurs horaires. Ainsi le travail de nuit, défini comme "toute activité qui s'étend entre 22 et 5 heures", peut s'inscrire dans des horaires fixes ou des horaires alternants. Le cycle de rotation définit la période entre deux affectations d'une même équipe à un poste identique. La rotation peut se faire suivant un rythme court (2-3 jours de suite à un même poste) ou suivant un rythme long (une semaine ou plus à un même poste). Dans ce dernier cas, le travailleur tente de s'adapter au travail de nuit durant une semaine pendant laquelle il est en déphasage avec la société puis il retrouve les synchroniseurs sociaux qu'il doit à nouveau ignorer lors de la rotation suivante, ce qui majore sa pathologie. Si la succession des postes se fait selon l'écoulement normal du temps (matin, après-midi, nuit), il s'agit de travail par équipes "normal", si la succession a lieu dans l'ordre inverse, il s'agit de travail par équipe "inversé".
Dans la plupart des pays, les femmes peuvent légalement travailler de nuit dans certaines branches du secteur des services : hôpitaux et établissements de santé, hôtels, restaurants, bars et lieux de divertissements.

1.3.3 Horaires ni normaux ni postés

Ce sont des horaires différents d'un jour à l'autre mais fixés par l'entreprise : horaires modifiables d'un jour à l'autre dans un système du type "horaires à la carte", horaires variables d'un jour à l'autre déterminés par le salarié lui-même. En 1991, près de 2 % des salariés travaillaient 41 dimanches ou plus dans l'année, 9 % travaillaient en équipes alternantes, 2,5 millions hommes et femmes travaillaient la nuit.

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2 Conséquences physiologiques du travail posté

L'heure de début du travail peut avoir des retentissements sur les conditions de vie des salariés en fonction : Le travail posté perturbe les rythmes biologiques, en particulier le sommeil et l'alimentation.

2.1 Troubles du sommeil et troubles de la vigilance

La durée standard du sommeil est d'environ 7 heures par 24 heures. Le sommeil de meilleure qualité est obtenu pendant la nuit. La somnolence est maximale lors du minimum thermique, aux environs de 4 heures du matin, ainsi qu'aux environs de minuit. La meilleure période pour le travail se situe en début d'après-midi.
La qualité intrinsèque du sommeil est donc variable en fonction des heures de sommeil. Chez les travailleurs postés, on observe une réduction de la durée totale du sommeil entraînant une diminution plus sensible du sommeil paradoxal du matin qui joue un rôle important dans le repos. Ce déficit est cumulatif, ce qui conduit à recommander une nuit normale après 2-3 jours de travail de nuit. Le poste le plus mal supporté subjectivement est celui du matin. Il est donc recommandé d'organiser une rotation courte (ensemble des trois postes sur six jours par exemple) et un repos compensateur intercalaire d'une durée suffisante.
Les troubles les plus souvent allégués sont des difficultés d'endormissement et des réveils précoces. La prise d'hypnotiques est un signe précoce de désadaptation ainsi que la survenue de rêves à prédominance professionnelle.
Lors du travail de nuit, il existe une baisse de la vigilance entre 2 et 4 heures du matin qui met en cause la sécurité du travailleur et des installations.

2.2 La fatigue

Elle provient du manque de récupération et de la difficulté de compenser les perturbations liées aux conditions de travail, mais aussi aux conditions extérieures au travail dans lesquelles interviennent la qualité et l'insonorisation du logement, la durée et le mode de transport, les activités extra-professionnelles, les facilités et les habitudes alimentaires.
En prenant comme repère le milieu de la période de travail, on constate que : Ce travail à contretemps explique la fatigue, laquelle provoque une usure prématurée de l'organisme.

2.3 Troubles de l'alimentation

Les troubles de l'alimentation seraient liés au décalage des horaires des repas et les erreurs diététiques : augmentation de la ration glucidique, grignotage, casse-croûte froid et riche en lipide avec apparition très fréquente de troubles digestifs : dyspepsie, ulcère gastrique, lourdeur digestive, troubles intestinaux, constipation.
Par ailleurs on observe une prise de poids dès que les employés commencent à travailler en équipes alternantes. Ceci est très net pour le travail de nuit qui entraîne la prise d'un repas nocturne supplémentaire au moment de la désactivation digestive, tout en maintenant les deux repas principaux de la journée.
Une étude faite en 1965 avait montré une corrélation entre la fréquence élevée des accidents du travail mortels entre 9 et 10 heures et entre 14 et 16 heures et les habitudes alimentaires des français (oubli du petit déjeuner, somnolence post prandiale après repas trop copieux·).

2.4 Troubles psychosomatiques

Certaines études ont montré un taux accru de spasmophiles chez les travailleurs postés.
Tout travail posté nécessite une adaptation et un ajustement des fonctions organiques à un horaire différent. Cette adaptation n'est que partielle et variable d'un individu à l'autre et elle diminue avec l'âge.

2.5 Troubles de la vie privée et de la vie sociale

Des perturbations psychoaffectives sont obligatoirement associées aux modifications des rythmes biologiques. De manière générale, le sentiment d'exclusion de la communauté, la non-participation à la vie sociale, aux responsabilités collectives sont mis en relief. Ainsi voit-on se développer chez les travailleurs postés des activités extraprofessionnelles individuelles (pêche, lecture·). Les changements d'horaires compromettent souvent la vie conjugale et l'éducation des enfants, ceci d'autant plus que la femme travaille aussi en équipe. Interviennent également la satisfaction professionnelle et l'opinion du conjoint. Les difficultés familiales peuvent être à elles seules un motif d'inaptitude.

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3 Le rôle du médecin du travail

3.1 Aménagement des conditions de travail

3.1.1 Aménagement des horaires et des roulements

Faire en sorte que le poste du matin commence à 6 voire 7 heures plutôt qu'à 4 ou 5 heures.
Les roulements doivent être courts de 2-3 jours. Les postes de nuit de 2-3 jours consécutifs doivent être suivis de 2 jours de repos.

3.1.2 Aménagement pour la sécurité collective

Pas de nuit ininterrompue de travail. Cela amènerait à réserver aux travailleurs de nuit des plages de repos et donc à organiser des demi-équipes avec un signal sonore permettant de réveiller les dormeurs instantanément en cas d'urgence.

3.1.3 Aménagement ergonomique

La nuit les tâches physiques sont mieux supportées que les tâches intellectuelles.

3.1.4 Lutte contre la fatigue

Diminuer autant que faire se peut le travail de nuit en le supprimant chaque fois que c'est possible, en augmentant les équipes·Favoriser les repos supplémentaires : réduction du temps de travail de nuit, congés ininterrompus de 6 semaines·

3.1.5 Régularité des repas

La possibilité de se restaurer sur place avec des repas chauds aux heures habituelles est très importante, notamment pour le petit-déjeuner.

3.1.6 Penser au reclassement des travailleurs désadaptés

La préparation de ce reclassement doit se faire longtemps à l'avance sachant que cette désadaptation apparaît souvent autour de 45 ans. Utiliser la polyvalence des travailleurs permettant d'alterner des périodes d'horaires de travail posté (fabrication) et des périodes d'horaires normaux (maintenance).

3.2 Aménagement tenant aux conditions sociales

Essayer d'habiter près du lieu de travail, dans un logement calme. Mais reste le problème des loisirs, notamment des programmes télévisés que le travailleur ne partage pas avec son entourage familial.

3.3 Surveillance médicale

Surveillance médicale spéciale selon le décret du 11 juillet 77. Visite à l'embauche, à 2 mois, à 6 mois, à 1 an puis tous les ans.
À l'embauche, doivent être déclarés inaptes les sujets porteurs d'affections organiques chroniques susceptibles de poussées évolutives, altérant les capacités de résistance et d'adaptation (comme les troubles du sommeil sévères, troubles psychiatriques, névroses décompensées, les troubles endocriniens, les traitements continus par psychotropes·). Il faut rechercher toute prise médicamenteuse, s'enquérir sur la qualité du sommeil, des conditions de logement, de transport, la situation de famille, le temps consacré aux loisirs·
Le médecin du travail a aussi un rôle d'information aussi large que possible en insistant bien sur les règles hygiéno-diététiques (repos suffisamment long, au calme, sieste si besoin, modération des activités extérieures, hygiène alimentaire·).

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4 Le cas particulier du "jet lag"

Il s'agit d'un ensemble de perturbations liées aux voyages transcontinentaux à grande vitesse. (problème particulier des équipages de l'aviation civile et des voyages transcontinentaux professionnels).

4.1 Les personnels exposés

1 700 000 français travaillent à l'étranger, dont 350 000 en Amérique du nord, 137 000 en Afrique et 102 000 en Océanie. Ces emplois justifient des voyages en avion sur de longues distances, avec pour conséquence, le passage de plusieurs fuseaux horaires et la gestion du décalage horaire.
Parmi les personnes les plus exposées, on trouve les hommes et femmes d'affaires, les cadres commerciaux ainsi que les personnels navigants aériens effectuant des voyages trans-méridiens à grande vitesse. Si des moyens de transport tels que le train ou le bateau permettaient une adaptation progressive au changement d'horaire, il n'en est pas de même pour les déplacements aériens modernes.

4.2 Les troubles les plus fréquemment observés

La symptomatologie apparaît pour des voyages dépassant 4 à 5 fuseaux horaires pour une durée de 4 à 5 jours.
Les voyages vers l'est sont plus pénalisants car ils raccourcissent la durée de la journée du voyageur. On sait que le sujet privé de repaires temporels a tendance à allonger la durée de ses cycles veille / sommeil. Ceci semble donc rendre plus physiologiques et moins difficiles à supporter les voyages vers l'ouest. On décrit : Il existe bien évidemment des facteurs de variation d'un individu à l'autre :

4.3 Propositions

Il est possible de remédier ou tout du moins d'atténuer les effets du décalage horaire.
On propose de faire un programme de régime alimentaire alterné riche, puis pauvre en calories. Les petits déjeuners et déjeuners doivent être enrichis en protéines qui augmentent la vigilance tandis que le souper doit être riche en hydrates de carbone qui facilitent le sommeil.
On peut proposer des synchronisations temporelles dans les périodes précédant le vol. Cela consiste à se décaler dans le temps pour se rapprocher des horaires du pays d'arrivée. Une variation des horaires d'une heure par jour et par fuseau à traverser semble possible. On imagine cependant la mauvaise qualité de vie imposée pendant la période d'adaptation avant le départ.
La pratique de petits sommes dans le pays d'arrivée permet de compenser plus rapidement la dette de sommeil liée au voyage.
On peut également proposer un mode de vie visant à se mettre en accord complet et immédiat au mode de vie local ; On renforce ainsi l'action des synchroniseurs sociaux.
Des hypnotiques à courte durée d'action non benzodiazépiniques peuvent faciliter les endormissements précoces lors de voyages vers l'est. Les amphétamines ne doivent pas être utilisées pour maintenir l'éveil lors des voyages vers l'ouest en raison de leurs effets secondaires. On leur préfèrera la caféine à une dose inférieure à 600 mgr/24h soit 8 tasses par jour environ pour éviter les palpitations que cette drogue peut engendrer. Des formes de caféine à libération prolongée seront bientôt disponibles. La mélatonine semble être une drogue d'avenir dans cette indication. Le modafinil (modiodal ® utilisé dans le traitement des narcolepsies) est une substance éveillante pouvant être utilisée lors de voyages vers l'ouest.


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